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Publié par Pierre FARGE le 30/03/2018 - Dans le thème :

Entreprise et association

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Fondateur de Farge Associés, Pierre Farge répond à nos questions sur ses derniers combats. Rappelant ses domaines d’intervention, ce passionné nous fait le tour de ce qu’il appelle sa boutique du droit. Un univers qui laisse imaginer toutes les histoires qui se jouent entre ces murs, faites de chuchotements, de colères, et manifestement de succès.

Entrevue avec cette figure montante du barreau - loyale mais sans pitié, nous assure un de ses confrères - au goût prononcé pour les marges, plaidant aussi bien pour la cause des réfugiés ou des salariés floués, que des multinationales ou des terroristes.


En vous attendant, je regardais cette bibliothèque aux centaines de livres, et tous les mystères qu’elle renferme : une collection de dictionnaires infernaux, beaucoup d’ouvrages d’art, et peu de droit. A cela s’ajoute un dessin au crayon par Foujita, un autre au pastel de Karl Lagerfeld, ou une photo de Carla Bruni par Helmut Newton chaleureusement dédicacée. Souriant, regard franc, Pierre Farge rebondit.


Je reconnais que ces objets sont rassurants, mais sans la logique

bourgeoise qui se tient à un tel raisonnement, c’est plus profond.


Ils marquent des jalons de ma vie, ils sont là, mais je crois que s’ils me quittaient demain, j’y serai indifférent.


Nos locaux veulent surtout rompre avec l’image conventionnelle du cabinet d’avocats, tout en veillant à ne pas tomber dans l’excès des bâtiments trop somptueux, qui jusqu’à preuve du contraire ne permettent pas de gagner les procès, mais plutôt de gonfler les frais généraux et coûter inutilement au client.


N’êtes-vous pas fatigué de vous battre à longueur de journées ?

Je me souviens de ces mots de Giacometti qui m’ont beaucoup marqué et disent, de mémoire : « Je sais que j'ai quelque chose à dire que les autres ne disent pas, et si je continue avec obstination, c'est parce que j'ai la certitude absolue en moi, que je parviendrai à ce que je veux ».


C’est cela je crois qui m’anime chaque jour : ressentir une urgence, aller au bout de quelque chose, et le bonheur intact de me battre fait supporter les journées souvent harassantes, l’accablement parfois, mais finalement toujours la satisfaction de donner son maximum. Et puis c’est extrêmement riche d’essayer d’écouter et comprendre beaucoup de gens de tous horizons. C’est cette diversité de mon métier qui me plaît : conseiller un diplomate, un héritier, un entre- preneur, un grand sportif, puis plaider un jour devant le Conseil de prud’hommes pour un salarié floué, le lendemain près le Tribunal

correctionnel pour un hacker, ou devant une administration pour un migrant.


Que plaidez-vous demain par exemple ?

Demain, je plaide à Marseille un dossier d’une des 5000 salariés SFR partie à un Plan de départ volontaire. Elle est gravement handicapée, a fait l’objet ces derniers mois d’une retenue arbitraire de son salaire, et ses documents de fin de contrat ne lui permettent pas de toucher son chômage car ils ont été truffés d’erreurs par la société. En somme, imaginez un instant vous retrouver, plusieurs mois durant, dans l’incertitude d’être à

nouveau payée un jour, au chômage depuis quatre mois, et incapable de bénéficier de vos allocations, faute de documents de fin de contrat communiqués dans les délais et correctement remplis. Imaginez encore devoir souscrire un crédit à la consommation pour payer vos impôts, voire emprunter à votre famille et vos amis pour honorer vos échéances de loyers, rembourser le crédit précité et payer vos factures ; sans parler du fait de ne pas avoir les moyens de vous acquitter du tiers-payant pour l’hospitalisation qu’impose votre han- dicap, car faute de documents de fin de contrat, vous ne pouvez plus demander à votre complémentaire santé une prise en charge. C’est une honte.


Comment de telles négligences ont-elles été possibles ?

Je vous pose la question. C’est rocambolesque.


Peut-être l’incompétence du service des Ressources humaines qui s’est refusé successivement à toute réponse aux courriers des salariés, de mon cabinet et de l’Inspection du travail ; ou encore l’incompétence de la Direction juridique, manifestement incapable d’évaluer le risque.


Je pense aussi qu’il y a une grande arrogance de la Direction générale, traitant ses salariés comme des pions, et privilégiant les impératifs financiers - largement plus rentables - aux contingences humaines, qui se règlent d’un trait de chèque à l’issue d’une condamnation prud’homale, portant finalement beaucoup moins atteinte aux intérêts des actionnaires.


Comment aider ces salariés ?

Certainement pas en faisant appel au Ministre du Travail, ex-DRH de Danone, qui mélangeait il y a quelques mois encore stock-options et Plan de départ volontaire au niveau de son groupe.


A défaut de compréhension des pouvoirs publics, je pense que le sursaut doit venir de l’opinion, finalement seule arbitre, de vous journalistes, ainsi que des salariés eux-mêmes, qui ne doivent pas se résigner à porter publiquement ce que se permettent certaines grandes entreprises.


Vous vous opposez clairement au patronat par cette prise de position ?

Pas exactement. Mon cabinet conseille aussi des dirigeants mais veille en général, en accord avec eux, à les accompagner dans une stratégie d’économie positive, soucieuse évidemment des impératifs financiers, autant que des enjeux humains.

Je pense que le modèle économique de sociétés comme SFR est épuisé. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que le groupe justifie son plan social par la perte de centaines de milliers d’abonnés : si la société traite ses clients comme ses salariés, on peut comprendre !


J’ai appris que vous défendiez aussi des terroristes. Qu’en est-il ?

Non, je ne défends pas « des terroristes ». J’assiste et représente un

homme présumé avoir commis une association de malfaiteurs en vue de la préparation à des actions violentes sur le territoire français ; c’est la qualification pénale. Autrement dit, n’ayant pas encore été jugé, il est, jusqu’à preuve du contraire, innocent.


J’en suis d’autant plus convaincu que le dossier est vide. Et comme tel l’instruction patine. Mais sous prétexte d’état d’urgence, mon client est quand même en détention depuis six mois. Autrement dit, il n’a pas été jugé mais il est quand même derrière les barreaux.

Cette détention provisoirement durable est complètement arbitraire. Le juge refuse de faire droit à nos demandes de mise en liberté assortie d’un bracelet électronique qui garantirait pourtant les besoins de l’instruction tout en respectant les droits de mon client.


Devant l’arbitraire de l’Etat, nous n’aurons je crois bientôt d’autre choix que de saisir la Cour européenne des droits de l’Homme. Et je vous le dis lentement, pour que l’instruction puisse avoir la satisfaction de comprendre : la France doit être condamnée pour ce recul des libertés terrifiants, c’est intolérable qu’un pays qui se gargarise des droits de l’Homme enferme des hommes sur la seule base d’une enquête faisant naître la présomption d’une intention criminelle, alors qu’aucun élément concret ne vient la confirmer, ou même nourrir d’un début de preuve.


Ce dossier est difficile mais j’aime cette urgence, j’aime les cas qui ne sont pas gagnés d’avance.


Il ne vous arrive jamais d’avoir peur ?

No fear, no limit.


Avec l’arrivée du printemps et la recrudescence habituelle de migrants à cette période, pourriez-vous parler de votre engagement bénévole dans les camps de Calais ?

Pudique, rappelant d’abord l’importance de ne pas instrumentaliser la misère, mais néanmoins du devoir d’en parler pour informer et fédérer toujours davantage, Pierre Farge poursuit :

J’avais dénoncé l’hypocrisie du démantèlement de la jungle de Calais, et même écrit à l’époque qu’il se reconstruirait.


Nous y sommes : aujourd’hui, le camp est à peu près comme à son premier jour.

Selon l’OCDE, la France a accueilli en 2016 78.000 réfugiés et demandeurs d’asile, auxquels s’ajoutent 180.000 autres immigrants, dont 90.000 pour le regroupement familial et 70.000 étudiants. En 2017, on aurait atteint 100.000 réfugiés et demandeurs d’asile. Et cela continue au rythme de 7 à 8000 par mois en moyenne. Comme le souligne Jacques Attali, on parle donc là de 1,5 pour mille de la population française. Un et demi pour mille ! Vous vous rendez compte ?


L’on vous voit dans la presse people habillé par Chanel, ou sur les réseaux sociaux vous déplacer en jet privé. Ce n’est pas un peu paradoxal avec votre engagement dans les camps de réfugiés ?

Chanel est une marque française symbole d’un savoir-faire excep- tionnel : je suis fier de la porter pour les évènements où l’on veut bien m’inviter.


L’avion privé est un outil de travail dont dispose un de mes clients, et dont il me fait profiter magnanimement, et dans une logique de rentabilité, car un appareil doit voler un minimum d’heures par an pour être amorti. Croyez-moi bien que ce dirigeant crée beaucoup d’emplois et paye beaucoup d’impôts, de même qu’il contribue largement à notre chiffre d’affaires... ce qui permet de dégager ce temps bénévole pour des causes telles que les réfugiés. Je crois que je réponds à votre question.


L’art se décline sous toutes ses formes dans votre bureau. Comment avez-vous été initié à l’art ?

L’art est une nécessité de m’en sortir avec le réel.C’est une manifestation de notre temps qui questionne sur l’origine de notre conscience et permet de découvrir un monde en dehors de nos propres expériences.


C’est une façon de vivre en dehors de mon métier, de ne pas m’enfermer dans un système, de maintenir une distance et, en quelque sorte, de pouvoir m’ex- primer d’une autre manière.


Comment un homme aussi occupé que vous peut-il trouver le temps pour s’intéresser à l’art ?

Mais je ne trouve pas du temps pour l’art : j’essaie d’habiter dedans ! Cela reste pour moi le meilleur monde où vivre, de rêver les yeux ouverts, et d’avoir ce que l’on appelle sa part de Dieu, sans laquelle il n’existe pas d’œuvre d’art. L’art vous ouvre la connaissance et permet de rencontrer des personnalités passionnantes, d’appri- voiser leurs âmes, leurs obsessions et leurs difficultés. C’est très enrichissant.


Prenez par exemple Olivier Roller, l’artiste qui a réalisé la photo de couverture, dans le cadre de sa recherche sur l’image du pouvoir. Il s’est intéressé voilà quelques années aux visages de l’autorité du show-business (Jacques Séguéla, Claudia Schiffer, Karl Zéro NDLA), de l’art (Marina Abramovic, Jeanne Moreau, Pierre Soulages NDLA), de la politique (François Hollande, Jacques Attali, François Fillon NDLA), et des intellectuels (Sollers, Cossery, Fumaroli NDLA).


Aujourd’hui c’est au tour des avocats et des chirurgiens, autrement dit toujours ceux qui ont, à un moment ou un autre, l’honneur, la fortune, le destin d’hommes ou de femmes à sauver ou défendre entre leurs mains. Quoi que ce travail me rappelle toute l’humilité que peut avoir l’avocat par rapport au médecin, qui opère un cœur ou retire une tumeur, alors que je ne fais que du droit…


Parlez-moi de cette séance photo hors du commun.

Une séance photo aux côtés d’Olivier Roller est une expé- rience aussi extraordinaire qu’exigeante ; son objectif vous traverse, la lumière est crue, impitoyable. J’ai eu le même sentiment du devoir de vérité que devant un magistrat, sans fausse émotion. C’est donc intime de se livrer à tel dépouillement, d’autant que vous apprenez qu’il s’agit d’un portrait sans retouches.


Mais le résultat est là.

Prenez le triptyque, vous avez d’abord un portrait d’un avocat

dont il coupe la bouche, pour ne pas dire la langue, comme autant d’écho à cette arme de l’avocat, ce verbe que certains aime- raient réduire au silence ; puis le côté un peu hitlérien du rabat blanc qui prolonge la moustache ; et enfin les mains comme annonce du corps et de l’esprit, ces mêmes mains qui tiennent la barre d’un tribunal aux audiences comme on tient celle d'un navire contre vents et marées.


Je ne sais pas si cette photo traduit cette image du pouvoir qu’il cherche dans tous les regards qu’il photographie, en tout cas son intuition a tout compris du métier. C’est ce qui explique d’ailleurs pourquoi il est exposé au Louvre, le musée où, sauf exception, l’on n’expose aucun vivant...


Et pour vous donner une réponse un peu plus professionnelle, cette passion pour l’art me permet de fournir un conseil avisé à mes clients cherchant à diversifier leurs actifs, tout en se faisant plaisir.


Qu’est-ce qui explique le succès de Farge Associés ?

Cela faisait un certain moment que je mûrissais mon installation ; et bien que ce choix était risqué sur un marché très concurrentiel, je l’avais beaucoup réfléchi. L’âme libérale l’a emporté ; je me suis donc laissé guider par mon instinct dans le choix des dossiers, ou tout du moins dans la stratégie à adopter pour chacun d’eux.


Jusqu’à présent je tire des conclusions très positives de cette expérience : le bouche à oreille fonctionne, sans parler du très bon accueil réservé à mes publications à droite à gauche. Grâce à cela, nous avons consolidé et développé notre clientèle et avons été mandatés dans de nouveaux dossiers par des clients inter- nationaux dans les secteurs du luxe, de la banque et de l’art. Cela dit, les dossiers rémunéra- teurs ne sont pas aussi nombreux que vous croyez : nous accep- tons beaucoup de dossiers pour la justesse de la cause.


La recette paraît trop simple : beaucoup d’autres galèrent, surtout

parmi les jeunes. Vous parliez tout à l’heure du pouvoir de certains visages. J’ai tout de même l’impression que vous avez une autorité naturelle.


Il n’y a rien de secret ou d’irrationnel : je travaille dur, et cela génère la confiance. Chaque jour est un défi : les clients, il faut les trouver, puis maîtriser

leur dossier.


Et pour ce faire, je suis vraiment au four et au moulin car le quotidien réserve souvent son lot de mauvaises surprises, d’injustices ou de vilénies. Pour vous répondre, je crois que j’ai une certaine capacité à transformer le dégoût en énergie.


Vous parliez dans d’autres colonnes d’un lanceur d’alerte parmi vos clients. Vous suscitez ma curiosité: que contiennent vraiment ces révélations ?

Je ne peux pas vous dire grand-chose à ce stade, sinon que ces fichiers révèlent des violations d’embargos internationaux et autres lois extraterritoriales. Sont impliqués les plus grands établissements financiers de la planète qui ont déployé d’énormes efforts pour dissimuler des transactions illicites, brouiller les pistes et duper les autorités de contrôle. 


C’est tentaculaire. Pourquoi les lanceurs d’alerte représentent-ils, selon vous, la solution ?

Cela fait dix ans que je m’intéresse à la fraude fiscale.

En faisant des recherches de thèse (HEC Paris, NDLA), j’ai compris que l’ensemble des mécanismes mis en place par la communauté internationale pour lutter contre l’évasion fiscale n’avait servi à rien. Les organisations internationales, la Commission européenne et les G20 se sont emparés de ces questions, sans que leurs déclarations péremptoires soient suivies de faits. Par exemple, l’OCDE a coura- geusement vidé de substance, sous la pression des lobbies, le projet chargé de lutter contre l’érosion des bases fiscales (BEPS). Résultat : de toutes petites mesures, mais bien médiatiques, pour nuire aux personnes physiques, représentant une goutte d’eau dans l’océan de manque à gagner causé par exemple par les géants du numérique, qui continuent quant à eux leur optimisation fiscale agressive en toute impunité.


Et j’en viens à mon propos.

Le cas emblématique de la précédente décennie est celui de Hervé Falciani. Depuis, dans les faits, rien n’a bougé. Dans la mesure où les grands projets ont échoué, en dix ans de temps, et avec les moyens qui étaient les leurs ; où tous les moyens de contrôle sont défaillants ; où l’on ne sait plus bien en pleine crise sociale et morale qui du politique ou de l’économique doit réguler, il n’y a pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre qu’il faut penser à autre chose.


En l’occurrence, les lanceurs d’alertes se multiplient de façon incon- trôlable : Wikileaks, FootLeaks, SwissLeaks, LuxLeaks, OffshoreLeaks, Panama Papers, Pentagon Papers, et l’actualité s’accélère. Sans aucune affinité particulière pour la délation, qui d’autre en effet que des lanceurs d’alerte pour révéler la structuration réelle des entreprises, de loin les principales coupables des sorties illicites de capitaux ? Qui d’autre que quelqu’un de l’intérieur ?


Quand les sociétés en auront assez d’être mises au ban de la com- munauté internationale par la multiplication des révélations de leurs employés, et de payer de lourdes amendes pour les détournements révélés, il est assez logique de penser que, craignant toutes la « taupe », celles-ci s’interdiront la moindre dérive.


Et ce n’est pas théorique, mais logique, cela obéit à la pure logique libérale : les entreprises s’autoréguleraient d’elles-mêmes, apportant la stabilisation du droit et de l’Etat de droit.

Vous me suivez ?


Votre message est une prise de conscience populaire ?

Les lanceurs d’alerte vont dans le sens de l’histoire, c’est inexorable. J’ai grandi à Santiago du Chili et garde en tête ce mot de Pablo Neruda : « Nos ennemis peuvent couper toutes les fleurs, mais ils n’empêcheront jamais le printemps ». Je crois que les lanceurs d’alerte sont à un tournant de l’histoire, que l’on ne piétinera plus jamais l’intérêt général de la même façon, car grâce à eux fleurira une finance plus réelle et une économie plus juste. 


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