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Les Infiltrés : Quand la morale prend le pas sur le secret des sources journalistiques

Publié par Documentissime le 21/04/2010 | Lu 5753 fois | 2 réactions

Mardi 6 avril 2010, France 2 diffusait un nouveau numéro de l'émission « Les Infiltrés » présentée par David Pujadas, concernant les pédophiles. La réalisation de ce programme ayant permis l'arrestation de 23 pédophiles, une polémique est née depuis quelques jours. En effet, l'émission a suscité de nombreuses réactions relatives à l'implication du journaliste Laurent Richard qui a rencontré les pédophiles, s'est infiltré dans leur milieu et les a ensuite « signalé » (selon ses termes) à la police. Les critiques portent notamment sur le rôle du journaliste dans ce reportage, rôle qui se trouve altéré et fait émerger un débat sur fond de collaboration policière.

Il est intéressant de rappeler que l’émission « Les Infiltrés »  avait déjà fait l’objet de critiques lors de sa première transmission en octobre 2008, critiques portant sur les méthodes utilisées, à savoir la caméra cachée. Et si le réel objet de cette émission n’était pas de créer un buzz ?

 

Informateur ou indicateur, quel est le vrai rôle du journaliste ?

L’émission diffusée mardi 6 avril et intitulée « Pédophilie : les prédateurs » a nécessité une année d’enquête de la part du journaliste de l’agence CAPA, Laurent Richard.

Ce qui a choqué dans la réalisation de ce programme, c’est la manière de procéder et notamment le fait que le journaliste ait joué un rôle d’ « indicateur » auprès des autorités en signalant plusieurs pédophiles dont il avait recueilli le témoignage.

Ceux qui se sont scandalisés de cette pratique considèrent en effet que la vraie mission d’un journaliste consiste en la fourniture d’informations au public et non en la délivrance d’informations à la police aux moyens de dénonciation et d’un travail d’enquête qui revient normalement à cette institution.

Dans le cadre de son travail, le journaliste Laurent Richard a changé plusieurs fois d’identité. Il a commencé par se faire passer par une jeune fille de 12 ans afin de cibler les pédophiles sur le réseau Internet. Ensuite, il a rencontré ces délinquants sexuels, notamment un qui avait déjà été condamné à 10 ans d’emprisonnement pour des faits similaires.

Les pédophiles qui apparaissent dans le reportage ont reçu le journaliste chez eux, explique-t-on à l’agence de presse CAPA. Certains lui ont même montré des images de jeunes gens sur qu’ils avaient l’intention de commettre des actes pédophiles et à qui ils comptaient donner un rendez-vous.

Avant de se lancer dans la réalisation de cette émission, le journaliste a évidemment réfléchi avec la production sur les questions que cela pouvait soulever.

Il a notamment déclaré à au quotidien Libération à ce propos : « On s'est posé toutes les questions au départ. (...) On savait que si on était témoin d'atteintes sexuelles sur mineurs, on le dirait, on ne va pas se cacher derrière notre carte de presse ».

C’est justement cette pratique de signalement qui a ravivé le débat. En effet, même si les journalistes qui se sont révoltés sont humains et ne cautionnent à l’évidence pas les actes de pédophilie, ils contestent l’implication de Laurent Richard dans le processus et le fait qu’il ait collaboré avec la police.

Pour eux, un journaliste doit rester indépendant. Il n’est en aucun cas un « auxiliaire de justice » pour reprendre les termes employés par Emmanuel Chain, journaliste à l’origine du magazine Capital sur M6.

 

La morale de cette histoire ?

Le journaliste a-t-il eu raison de dénoncer les pédophiles à la police ou aurait-il dû se cantonner au rôle traditionnel de journaliste en se contentant de délivrer l’information ?

En l’occurrence, la question devrait être posée en ces termes : le journaliste devait-il, sans réagir, recueillir des témoignages de pédophiles en passe de commettre des actes répréhensibles et graves, et en faire part aux téléspectateurs, au risque que ces actes aient été commis entre temps, ou signaler aux autorités un risque qu’il considérait avéré, évitant la commission d’actes irréversibles, tant pour leur auteur que pour la victime de ces actes ?

Dans le cas présent, Laurent Richard a choisi d’écouter sa conscience et de ne pas se placer dans le cadre strictement professionnel.

Hervé Chabalier, le président de l’agence CAPA, comprend cette démarche. Il a en effet déclaré ceci : « Cela fait quarante ans que je protège mes sources, là, ce ne sont pas des sources, nous avons fait notre enquête nous-mêmes (...) Quand on sait que des gamins vont être victimes de prédateurs, il n'est pas possible de ne pas empêcher que ça se fasse (...) Nous sommes des journalistes, mais nous sommes avant tout des citoyens ». Il a ajouté que le journaliste n’avait pas dénoncé les faits mais les avait signalés, tout est dans la nuance…

A l’inverse, Maître Richard Malka, avocat spécialiste du droit de la presse trouve cela absolument effarant du point de vue journalistique. « A ce moment-là que fait-on des terroristes, des trafiquants d'armes ? Les journalistes vont passer leur temps à dénoncer ? C'est considérer que les pédophiles sont en dehors de tout, en dehors du droit. Soit on a une carte de presse, soit on a une carte de police, mais pas les deux ».

 

Le cadre juridique et conventionnel

Sur le plan juridique, le Code pénal dispose à l’article 434-1 que le fait, pour quiconque ayant connaissance d'un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende.

L’articulation de cette disposition est parfois délicate avec le secret professionnel ou la protection, dans le cadre du journalisme, de la source par laquelle on requiert une information.

En effet, on note au regard de l’article précité, qu’en droit pénal, il existe une obligation pour les journalistes, comme pour tout autre individu, de dénoncer des faits tels que ceux relatés dans le reportage. Néanmoins, le journalisme fait aussi l’objet de textes particuliers qui sont parfois difficiles à concilier avec l’obligation susvisée, d’où ce débat faisant suite au reportage sur la pédophilie.

Tout d’abord, il résulte de la charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918 (révisée en 1938) que le journaliste s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaire, d’user de moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque ; tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ; ne confond pas son rôle avec celui du policier.

Ensuite, on peut citer la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette loi a instauré un cadre juridique à l’exercice de toute activité de publication et définit notamment les délits de presse.

La loi le 4 janvier 2010 relative à la protection du secret des sources des journalistes a modifié la précédente loi, notamment son article 2.

Cet article dispose désormais que le secret des sources des journalistes est protégé dans l'exercice de leur mission d'information du public.

Est considérée comme journaliste au sens du premier alinéa toute personne qui, exerçant sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, de communication au public en ligne, de communication audiovisuelle ou une ou plusieurs agences de presse, y pratique, à titre régulier et rétribué, le recueil d'informations et leur diffusion au public.

Il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d'intérêt public le justifie et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi.

Cette atteinte ne peut en aucun cas consister en une obligation pour le journaliste de révéler ses sources.

L’élaboration de cette loi trouve sa justification dans la nécessité de se conformer à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Ce texte établit un nouvel équilibre entre la protection des sources et les nécessités de l'ordre public, en encadrant notamment l'intervention de l'autorité judiciaire.

Laurent Richard, le journaliste de l’agence CAPA visé par les critiques suite à l’arrestation des pédophiles interrogés lors du tournage de l’émission, aurait donc pu se retrancher derrière cette disposition mais il a choisi de signaler à la police les délinquants sexuels. Aucune obligation de révéler ses sources ne lui a donc été imposée, il en a pris la décision de son propre chef.

Quoi qu’on en pense, le reportage diffusé hier sur France 2 a tout de même permis l’arrestation de 23 pédophiles (22 en France, 1 au Québec), ce qui, personne ne pourra le nier, est une réussite d’un point de vue purement judiciaire.


Les derniers commentaires (2)
Québécoise a écrit le 08/04/2010 à 03:20:38
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Si l'on dit que dans notre société les droits et libertés de la personne prédominent par rapport aux droits et libertés de la collectivité, alors le code de déontologie n'a même pas lieu d'être évoqué dans cette discussion. Ce n'est pas tout le secret professionnel, il faut penser au delà des lois qui ont été mises en place pour d'autres raison et porter un regard critique sur leur pertinence et leurs conséquences dans certains cas. Rien n'est jamais blanc ou noir. Lorsque la loi protège l'agresseur au lieu de la victime, c'est qu'il y a eu déraillement en chemin.

J'appuie à 100% le journaliste qui a eu le courage d'écouter sa conscience et qui ne s'est pas conformé à la règle comme d'autres l'auraient fait. La société française gagnerait à être composée de plus d'hommes qui se tiennent debout.



Documentissime a écrit le 08/04/2010 à 11:05:17
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Pour information, il semblerait que l'émission ait réalisé son meilleur score depuis sa création : approximativement, 2 millions de téléspectateurs et 16,2% de part d'audience.

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